

Level
5
Experience
24 XP
Gold:
372
Ancestry:
Doppelgangers
Class:
Monk
Affiliation:
Non Affilié
Pays d'Origine:
Louvainne
Relique:
Air
Completed:
8
Most recent:
1 month ago
Background :
Je ne sais pas vraiment où ça commence.
On me demande parfois, parce que les gens aiment beaucoup les commencements. Ils veulent une date, un lieu, une mère, un père, une pluie battante, une tragédie fondatrice ou une petite phrase qui explique tout le reste. C’est pratique, les commencements. Ça permet de ranger quelqu’un dans une boîte et de prétendre qu’on a compris ce qu’il y a dedans.
Moi, je n’ai pas ce genre d’histoire.
Je ne sais pas si je suis né à Joyaux, si j’y ai été amené, trouvé, vendu, ramassé, échangé contre une faveur, ou simplement remarqué au mauvais endroit par les bonnes personnes. Je sais seulement que j’y étais, que je n’avais pas de nom utile, pas de visage stable, pas de famille assez bruyante pour me réclamer, et que Joyaux a décidé que tout cela faisait de moi quelque chose d’intéressant.
Pas quelqu’un...Quelque chose.
Il paraît que ça devrait me déranger. Les gens tiennent beaucoup à ce qu’on les considère comme des personnes. Ils trouvent ça important. Moi, à l’époque, je ne voyais pas bien la différence. Une personne, un outil, un invité, un prisonnier, un serviteur, un héritier, un cadavre encore capable de signer une lettre…tout cela dépend surtout du contexte et de la qualité de la mise en scène.
Joyaux m’a appris ça très tôt.
C’était une ville magnifique, si on aime le marbre, les vitraux, les dorures, les jardins fermés et les conversations où chaque mot possède un second couteau caché derrière le premier. Les nobles y marchaient comme si le sol leur devait des excuses. Ils parlaient de loyauté, de sang, de devoir, de stabilité du royaume et d’intérêt supérieur avec des voix très propres. C’était souvent juste une manière élégante de dire qu’ils voulaient quelque chose et qu’ils étaient prêts à faire disparaître quelqu’un pour l’obtenir.
Les plus dangereux n’étaient pas ceux qui invoquaient des diables dans des caves ou qui murmuraient des prières à des choses avec trop de dents. Ceux-là, au moins, avaient parfois le bon goût d’avoir l’air suspects. Non, les plus dangereux portaient des gants, souriaient en conseil, prenaient le thé avec la bonne famille et savaient dire “pour la reine” au moment exact où cela rendait une décision sale beaucoup plus acceptable.
Ce sont eux qui m’ont récupéré.
Des nobles liés à la reine. Pas forcément la reine elle-même. Il y a toujours cette nuance, dans les cours. Personne ne fait jamais directement les choses. Une volonté devient une suggestion, une suggestion devient une initiative, une initiative devient une mesure regrettable mais nécessaire, et à la fin quelqu’un disparaît dans un couloir pendant que tout le monde peut continuer à prétendre avoir les mains propres. Je n’ai jamais vraiment su jusqu’où remontaient les ordres me concernant. Peut-être très haut. Peut-être pas. Peut-être qu’on m’a simplement fait croire que tout venait de haut parce que les gens obéissent mieux quand une couronne flotte quelque part au-dessus du mensonge. Ce que je sais néanmoins, c’est que les familles qui m’ont pris avaient assez d’influence pour qu’on ne leur pose pas de questions, et assez peu de scrupules pour comprendre immédiatement mon intérêt.
Un doppelganger sans attache, sans nom, sans identité fixe. Ceci est le genre de chose qui fait briller les yeux des gens qui prétendent servir un royaume.
On ne m’a pas élevé. Pas vraiment. On ne m’a pas bordé le soir, on ne m’a pas appris une chanson, on ne m’a pas raconté que j’étais spécial d’une manière tendre et inutile. On m’a nourri, surveillé, testé, corrigé. On m’a appris à tenir une posture, à respirer comme quelqu’un de calme, à faire semblant d’avoir peur, à incliner la tête avec la bonne quantité de respect selon la personne en face. Trop peu, c’est de l’insolence. Trop, c’est suspect. La servilité aussi peut mentir mal.
On m’a appris les émotions comme on enseigne des langues étrangères. Pas pour les ressentir, mais pour les parler assez correctement pour passer la frontière.
Un sourire poli n’est pas un sourire tendre. Un rire gêné n’a pas le même rythme qu’un rire sincère. Le regret doit légèrement ralentir la voix. La colère doit souvent être retenue plutôt qu’explosée, surtout chez les gens qui veulent paraître importants. La peur remonte dans les épaules, sauf chez ceux qui ont été entraînés à la cacher, et ceux-là la mettent souvent dans les mains. La tristesse, si elle est trop propre, devient immédiatement douteuse. Les gens pardonnent mieux une larme maladroite qu’une belle douleur bien exécutée.
J’étais doué. Ce n’est pas de la fierté. C’est une constatation.
Changer de visage, ce n’est pas le plus compliqué. Beaucoup de gens croient que l’apparence fait tout. C’est faux. Un visage ne vaut rien sans le poids qui va avec. Il faut savoir où poser le regard, combien de temps tenir un silence, quel mot éviter parce qu’une personne d’un certain rang ne l’utiliserait jamais, quelle main tremble depuis une blessure ancienne, quelle épaule descend trop bas à cause d’une mauvaise habitude. Il faut connaître le parfum, le rythme de marche, la manière de dire un prénom, la façon de mentir aux proches. Surtout aux proches. Les étrangers voient un visage. Les proches voient les fissures. Alors on m’a entraîné sur les fissures.
On me plaçait dans des pièces, face à des gens dont je devais recopier les gestes. On me faisait écouter des conversations pendant des heures pour reproduire une voix jusqu’à ce qu’elle ne soit plus seulement exacte, mais crédible dans la fatigue, dans l’agacement, dans le mensonge. On me demandait de devenir un serviteur, puis un page, puis un petit noble, puis une vieille dame malade, puis un homme mort depuis trois jours dont la signature devait convaincre un notaire pressé.
Ça a marché.
Souvent.
Au début, j’étais surtout utilisé comme présence invisible. Les serviteurs, les scribes, les messagers, ce genre de rôles que les nobles croisent sans jamais vraiment les regarder. C’est fou, ce que les gens disent quand ils pensent qu’une personne ne compte pas. Ils parlent de dettes, de maîtresses, d’héritiers illégitimes, de contrats oubliés, de poisons trop chers, de prières à ne pas répéter. Ils baissent la voix pour les sujets importants, mais rarement assez. Ils regardent les portes, les fenêtres, les portraits, jamais la personne qui verse le vin.
Et j’ai beaucoup versé de vin et de facto, j’ai beaucoup appris.
Ensuite, les missions sont devenues plus intéressantes. Ou plus compliquées. Les deux se ressemblent parfois. Il ne s’agissait plus seulement d’écouter, mais de provoquer. Dire une phrase à la bonne personne. Faire croire qu’un courrier avait été intercepté. Porter un visage assez longtemps pour qu’un rival prenne confiance. Remplacer un invité le temps d’un bal. Laisser une rumeur naître dans une chambre et mourir dans une autre, après avoir fait exactement les dégâts prévus.
Je ne décidais pas des raisons. Les raisons appartenaient aux nobles, et les nobles aiment beaucoup les raisons. Ils en fabriquent pour tout. Une trahison devient une nécessité politique. Un meurtre devient une protection du royaume. Un chantage devient une négociation préventive. Une disparition devient une mesure de discrétion. Il suffit de choisir les bons mots et la plupart des horreurs deviennent administratives.
Moi, j’exécutais.
Il y avait parfois des diables autour de tout ça. Des démons aussi, quand certains se croyaient plus originaux qu’ils ne l’étaient. Joyaux avait ce goût pour les puissances mauvaises tant qu’elles étaient convenablement habillées. Les pactes infernaux étaient traités comme des investissements. Les malédictions familiales, comme des héritages encombrants. Les invocations ratées, comme des incidents diplomatiques. On m’a appris à ne pas être impressionné. Une créature cornue dans un cercle de sang reste souvent moins inquiétante qu’une duchesse calme qui vient de comprendre qu’elle a perdu.
Plus tard, on m’a confié à un ordre lié aux Erinyes Dorées.
Je dis “confié” parce que c’est le mot poli. En vérité, je n’ai pas eu à donner d’avis. On a simplement estimé que mon utilité augmenterait si mon corps devenait aussi discipliné que mes visages. Jusque-là, je savais bouger, bien sûr. Je savais me glisser dans une pièce, éviter les regards, prendre une posture crédible. Mais cet ordre voulait autre chose. Pas seulement de la discrétion. Du contrôle.
Leur philosophie était simple, du moins telle que je l’ai comprise, "la violence n’a pas besoin d’être laide pour être efficace". Une punition peut être précise. Une contrainte peut être élégante. Un adversaire peut perdre avant même d’avoir eu le temps de se sentir réellement menacé. C’était très théâtral, comme beaucoup de choses liées aux traditions infernales, mais l’entraînement, lui, était utile.
On m’a appris à ne pas gaspiller de mouvement. À laisser l’autre s’engager dans son erreur. À guider une attaque plutôt qu’à la bloquer. À faire tomber quelqu’un avec une pression au bon endroit. À transformer un pas trop confiant en déséquilibre. À lire un corps comme je lisais déjà les visages.
C’est là que j’ai appris à manier la Bobine Aspic. Je l’aime bien cette arme.
Elle ne prétend pas être noble. Elle ne fait pas semblant d’être simple non plus. Une épée dit, "je coupe". Une masse dit, "je brise". La Bobine Aspic dit, "approche encore, et nous verrons à quel moment tu cesses de décidé".
C’est une bonne philosophie.
Le métal s’enroule, glisse, accroche, détourne. Il peut mordre, mais ce n’est pas ce qu’il fait de plus intéressant. Ce qui est intéressant, c’est la manière dont il vole l’espace. Un poignet pris, une cheville retenue, une arme déviée, une gorge menacée juste assez pour rappeler à quelqu’un que respirer est une permission fragile. C’est une arme d’attention. Elle récompense la patience. Elle punit l’impatience.
Je l’ai gardée, tout comme j’ai gardé la forme de Fetchling.
C’est venu plus tard, pour une mission longue. Il fallait une identité capable de durer, assez remarquable pour être retenue, assez étrangère pour expliquer les petites bizarreries, mais pas assez alarmante pour attirer toutes les lames de la pièce. Un Fetchling faisait l’affaire. Une silhouette pâle, des traits fins, quelque chose d’ombreux dans la présence, une beauté un peu fatiguée que les gens interprètent selon leurs besoins. Certains y voient de la fragilité. D’autres du mystère. Les plus romantiques y voient de la mélancolie, ce qui est pratique parce qu’ils font ensuite la moitié du travail eux-mêmes.
J’aurais dû abandonner cette forme après la mission mais, je ne l’ai pas fait.
Pas par révélation. Je précise, parce que les gens adorent les révélations. Ils aimeraient que je dise que ce visage m’a appris qui j’étais vraiment, que pour la première fois je me suis reconnu dans un miroir, que j’ai senti quelque chose remuer là où il n’y avait rien. Ce serait touchant. Ce serait très vendable au coin d’un feu. Ce serait aussi faux, ou au moins beaucoup trop dramatique.
Je l’ai gardée parce qu’elle fonctionne, et aussi parce qu’elle est plutôt confortable. Voilà, C’est beaucoup moins impressionnant, mais plus exact.
Quand je n’ai pas besoin d’être quelqu’un en particulier, cette forme revient naturellement. Peau pâle, traits androgynes, cheveux clairs un peu en désordre, air légèrement fatigué. Un visage qui ne demande pas trop d’explications. Un corps que les autres sous-estiment assez souvent. C’est utile. Les gens attaquent différemment ce qu’ils pensent fragile. Ils parlent différemment à ce qu’ils croient doux. Ils projettent beaucoup sur les êtres qui ont l’air de porter une tristesse silencieuse. Je n’ai pas toujours besoin d’ajouter quoi que ce soit. Je reste là, et ils remplissent les blancs. Les gens font ça trop souvent et surtout très bien, c'est une maladie répendue chez la plupart.
C’est aussi à cette période que le nom Astrae s’est fixé.
Je ne dirais pas que c’est mon vrai nom. Je ne suis pas certain que cette notion s’applique. Un vrai nom suppose qu’il y en aurait un faux, et tout cela devient très vite fatigant. Astrae est simplement le nom qui revient le plus souvent, celui qu’on peut écrire sur les registres d’une guilde sans poser trop de questions, celui qui sonne assez personnel pour rassurer les autres et assez vague pour ne pas m’enfermer. Ça me suffit.
Je ne me genre pas.
Là encore, ce n’est pas une déclaration. C’est une absence de besoin. Les genres sont des costumes sociaux avec des règles, des attentes, des faiblesses supposées et des privilèges variables selon la pièce. J’ai porté beaucoup de costumes. Certains étaient masculins. D’autres féminins. D’autres entre les deux, ou à côté, ou simplement pratiques. Les gens y tiennent beaucoup. Ils demandent parfois “mais toi, vraiment ?” comme si la réponse devait se cacher quelque part sous les couches de chair et d’habitude.
Il n’y a pas de “vraiment” qui les satisferait. Je réponds selon les circonstances, ou je ne réponds pas.
Ne pas répondre marche étonnamment bien quand on a l’air suffisamment ennuyé par la question.
Récemment, mes employeurs m’ont envoyé loin de Joyaux. Un autre continent. Une pléthore de guilde d’aventuriers. Un endroit plein de gens armés, de contrats mal formulés, de commanditaires trop sûrs d’eux et de voyageurs qui rapportent des informations sans même comprendre leur valeur. Les guildes sont des carrefours. Des nobles étrangers y envoient des demandes qu’ils ne veulent pas assumer officiellement. Des marchands y exposent leurs peurs sous forme de récompense. Des temples y camouflent leurs problèmes sous le mot “quête”. Des agents d’autres pays y passent en croyant être subtils. Des monstres y laissent des traces. Des héros y laissent des dettes.
Ma directive est simple : intégrer les lieux, devenir utile, prendre du galon, écouter, apprendre, transmettre. Officiellement, je suis aventurier.
C’est une couverture correcte. Un aventurier peut voyager sans que cela paraisse suspect. Un aventurier peut parler à des puissants et à des criminels dans la même semaine. Un aventurier peut entrer dans des ruines interdites, escorter des diplomates, retrouver des objets embarrassants, tuer des bêtes, protéger des héritiers, découvrir des cartes, entendre des confessions, lire des documents qu’il n’aurait jamais dû voir, puis revenir couvert de poussière et être payé pour ça.
C’est presque trop facile. Bien sûr, il faut supporter les autres aventuriers.
Ce n’est pas toujours désagréable. Parfois, ils sont utiles. Parfois même intéressants. La plupart ont cette conviction étrange que leur vie intérieure devrait influencer le monde. Ils parlent de valeurs, de principes, de blessures, de rêves. Ils prennent des décisions dangereuses pour des raisons très personnelles, puis s’étonnent que les conséquences soient compliquées. Ils s’attachent vite. Ils se trahissent parfois. Ils pardonnent mal. Ils pardonnent trop. Ils remplissent beaucoup le silence.
Moi, je m’assois souvent un peu à l’écart, et je grignote des fruits secs.
J’ai découvert que c’était une excellente manière d’occuper les mains et de donner aux autres quelque chose de simple à retenir. Astrae, la personne blasée qui mange des fruits secs pendant qu’on parle de choses graves. C’est mieux que “Astrae, l’agent infiltré envoyé par des nobles de Joyaux proches de la reine pour collecter des renseignements stratégiques”. Plus discret. Plus convivial aussi, apparemment.
L’air blasé aide beaucoup.
Quand on a l’air trop intéressé, les gens se méfient. Quand on a l’air trop intelligent, ils se raidissent. Quand on a l’air trop chaleureux, ils cherchent le piège, ou alors ils tombent dedans trop vite et deviennent encombrants. Mais quelqu’un qui semble vaguement ennuyé par tout ? Quelqu’un qui lève les yeux juste assez pour montrer qu’il écoute, soupire au bon moment, pioche dans son sachet et laisse les autres s’agiter ? Cette personne disparaît dans le décor sans disparaître vraiment. Elle est présente, mais pas menaçante. On la sous-estime, ou on la tolère, ce qui revient souvent au même.
Pendant ce temps, j’écoute.
Pas seulement les mots. Les mots sont la partie la plus prétentieuse du mensonge. J’écoute les silences, les hésitations, les changements de respiration. Je regarde qui vérifie la réaction de qui avant de parler. Je remarque les gens qui sourient trop vite, ceux qui se placent dos au mur, ceux qui prétendent ne pas attendre une réponse alors que tout leur corps la réclame. J’apprends les accents, les noms de famille, les rancunes locales, les routes commerciales, les peurs religieuses, les tabous, les petits arrangements. Tout peut servir. Même ce qui semble ridicule. Surtout ce qui semble ridicule. Les secrets importants se cachent souvent derrière des détails que les gens jugent trop petits pour être protégés.
Je transmets ce qui mérite de l’être, mais pas tout.
Il faut savoir filtrer. Envoyer trop d’informations, c’est fatiguer ceux qui lisent. Envoyer trop peu, c’est passer pour négligent. Envoyer exactement ce qu’il faut, au bon moment, avec assez de contexte pour que les nobles de Joyaux puissent croire qu’ils ont compris seuls, c’est un art. Je suis assez bon dans cet art.
Je ne suis pas loyal comme les gens aiment l’entendre.
Je ne ressens pas une brûlure sacrée pour Joyaux. Je ne dors pas avec un serment contre le cœur. Je ne pleurerais probablement pas devant un drapeau. J’ai été créé par ce système, employé par lui, nourri par lui, utilisé par lui. Il m’a donné des ordres, des outils, une fonction. Pour l’instant, cette fonction continue. Voilà tout. Bien que j'estime mon devoir envers la Reine, même si cela pourrai n'être que du vent, prioritaire à tout.
Les gens trouvent ça froid, ils ont peut-être raison.
Je ne sais pas quoi faire de cette information. Parfois, pourtant, quelque chose coince.
Pas souvent. Pas assez pour appeler cela une crise. Plutôt une petite interruption dans le déroulement normal des choses. Une personne agit d’une manière qui ne lui apporte rien. Quelqu’un protège un inconnu sans dette, sans public, sans promesse de récompense. Quelqu’un dit la vérité alors qu’un mensonge aurait été plus simple. Quelqu’un refuse une trahison facile. Quelqu’un garde un secret qui ne le protège même pas.
Ces moments-là m’agacent.
Parce qu’ils ne sont pas difficiles à comprendre intellectuellement. On peut toujours trouver une explication : morale, attachement, orgueil, traumatisme, foi, besoin de se regarder dans un miroir sans vomir. Les gens adorent compliquer leurs propres mécanismes. Mais parfois, même après avoir trouvé l’explication la plus probable, il reste quelque chose. Un décalage. Une donnée qui ne rentre pas proprement.
Alors je m’arrête, un fruit sec entre les doigts, le regard un peu plus fixe, et je regarde. Pas longtemps. Assez pour que quelqu’un de très attentif remarque que je ne joue plus tout à fait la personne ennuyée. Puis je reprends. Je mâche. Je soupire. Je fais une remarque sèche si nécessaire. Les autres rient parfois, ou lèvent les yeux au ciel, ou me trouvent insupportable. C’est bien. Une réaction claire est toujours préférable à une attention trop profonde.
Je ne cherche pas à me découvrir. Je tiens à être précis là-dessus.
Je ne suis pas parti sur un autre continent pour trouver qui je suis. Je n’ai pas cette maladie là. Je suis ici parce qu’on m’y a envoyé, parce qu’une guilde d’aventuriers est un excellent endroit pour collecter des renseignements, parce que les nobles liés à la reine ont besoin d’yeux et d’oreilles loin de Joyaux, et parce que je suis particulièrement adapté à cette tâche.
C’est la vérité officielle, mais c’est aussi, globalement, juste la vérité.
Mais il y a des choses qui se déposent avec le temps.
Des gestes d’anciens rôles. Des préférences que je n’ai pas choisies. Des réflexes empruntés à des visages que j’ai abandonnés. Une manière de nouer un vêtement, un goût pour certains aliments, une irritation face à une chanson, le souvenir d’une pièce où je ne suis jamais entré sous cette forme. Ce ne sont pas des souvenirs à moi. Pas exactement. Ce sont des restes. Des miettes. Les autres identités ne partent peut-être jamais complètement. Elles laissent des traces dans les coins.
C’est peut-être normal, ou pas. Je doit avouer n’en avoir parlé à personne.
Ce serait une conversation longue, et les longues conversations personnelles finissent presque toujours par des questions encore plus longues. “Qu’est-ce que tu ressens ?” “Qu’est-ce que tu veux vraiment ?” “Qui es-tu derrière tout ça ?”
Tout bonnement fatigant.
Derrière tout ça, il y a moi, je suppose, ou rien, ou une accumulation très convaincante de rôles, d’ordres, de gestes appris, de préférences pratiques et de fruits secs. Ce qui, honnêtement, ressemble déjà beaucoup à la plupart des gens. Ils ajoutent seulement plus de solennité autour. Mais vraiment, pour l'instant, je ne fait que continuer à vivre.