Borojin naquit dans les plaines glacées de Shinga, là où l’Empire de Hanzeh semble parfois n’être plus qu’une rumeur lointaine, portée par les caravanes, les soldats perdus et les percepteurs trop ambitieux. Son peuple vivait loin des palais dorés et des querelles de cour, au rythme du froid, des troupeaux, de la chasse et du vent. On y apprenait tôt à bander un arc, à lire une trace dans la neige, à reconnaître les nuages qui annoncent le mauvais temps. Borojin, pourtant, grandit moins parmi les guerriers que près des blessés.
Il était l’enfant qui restait auprès des vieillards quand les autres partaient chasser, celui qui observait comment on recousait une plaie, comment on calmait une fièvre, comment on maintenait éveillé un homme qui voulait s’abandonner au sommeil. Il n’avait rien d’un saint, ni d’un prodige. Il apprenait lentement, avec application, en posant trop de questions et en se trompant parfois. Mais il avait cette qualité rare, lorsqu’il échouait, il revenait. Toujours.
Sa foi en Ishtar ne lui vint pas d’un temple. Elle lui vint des histoires et des légendes. Celles des rois élevés puis renversés, des amours trop grands pour rester sages, des guerriers qui préféraient brûler plutôt que vivre sans grandeur. Borojin n’y entendit pas seulement l’appel de la guerre. Le jeune centaure y entendit autre chose, la promesse que nul n’était condamné à demeurer petit. Que même un enfant des marges, même un médecin sans titre, même un centaure maladroit avec ses mots, pouvait un jour devenir l’instrument d’un destin plus vaste.
Le fusil et sont art, quand à lui, vint plus tard, comme viennent souvent les choses importantes, c'est à dire, par accident. Dans les restes d’un convoi attaqué, Borojin trouva une arme brisée, trop complexe pour être réparée par un simple chasseur mais aussi trop précieuse pour être abandonnée à la neige. Il la ramena au camp, la démonta, la remonta mal, la démonta encore. Des semaines durant, il s’usa les doigts sur le métal froid, mélangeant intuition, patience et obstination. Ce ne fut jamais une arme parfaite. Elle toussait, grinçait, chauffait trop vite mais, elle tirait.
Alors Borojin comprit que soigner et tirer n’étaient pas deux vies différentes. Dans les deux cas, il fallait une main sûre. Dans les deux cas, il fallait choisir. Sauver une vie, c’était prolonger ce qu’elle ferait demain et en prendre une, c’était accepter que certains lendemains ne méritent pas d’advenir.