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Updated 21 days ago
Née de l’union entre ceux qui étaient prêts à sacrifier un million d’années pour un instant ensemble. Celui qui accélérait le monde pour se rapprocher de la Mère du Sommeil, et celle qui ralentissait le temps pour le prendre dans ses bras.
De ces deux êtres naquit une jeune enfant au regard changeant, vacillant entre l’améthyste d’une nuit d’été et l’or d’un soleil levant. Lyséria, l’enfant à la voix douce et au rire communicatif.
Née des éons après ses frères, les Oneiros, Lyséria se distinguait d’eux par sa nature joueuse, flamboyante et vivifiante, au plus grand plaisir de Phantasos, son frère.
Très vite, elle se mit à parcourir les terres mortelles. Bien qu’à l’inverse de son illustre paternel, elle trouvât sa joie dans les rencontres et les échanges avec les mortels. Elle arborait régulièrement une apparence voluptueuse et séduisante, aussi bien pour les hommes que pour les femmes.
Lyséria avait naturellement tendance à attirer les regards et à inspirer la confiance. Pourtant, sa première prière lui fut adressée par un jeune elfe à la peau sombre, dont le nom s’est perdu dans les flammes de l’Histoire. Mais son titre, le Parjure, traverse encore les âges.
Cet elfe aux yeux de nuit et à la voix enjôleuse fut le premier être à lui adresser une prière, son premier croyant, mais aussi son premier Hérault. Une relation singulière s’installa entre lui et la jeune déesse : une confiance partagée, nourrie d’une reconnaissance mutuelle.
Au fil des siècles, le Parjure rallia une foule de croyants qui élevèrent la jeune déesse jusqu’à son statut actuel. On disait qu’il préférait briser sa propre vie plutôt que sa parole. En récompense, la Maîtresse des Mots le couronna d’immortalité.
Jamais Lyséria n’accorda autant de confiance à un autre être, avant lui comme après lui.
Le temps passa, et Lyséria finit par croiser la route d’une autre déesse, une déesse aux ailes noires et blanches et au visage fin : Athélis, déesse de la Volonté et de la Renaissance. Nées durant la même ère, les deux déesses se rapprochèrent au point que Lyséria s’éloigna un temps des affaires mortelles, laissant la gestion de son culte et des médiateurs qui y officiaient au Parjure.
Étrangement, les deux déesses se ressemblaient autant qu’elles s’opposaient. Toutes deux partageaient la conviction que la paix était nécessaire à l’harmonie du monde. Mais Lyséria arguait qu’elle passait par les accords, les discussions et les débats, et que les compromis, voire les sacrifices, étaient parfois nécessaires. Athélis lui répondait que, lorsqu’il était question de vies, créer des laissés-pour-compte, sacrifier quelques-uns pour le plus grand nombre, ne pouvait que nourrir une amertume qui finirait par se muer en volonté de vengeance et ne donnerait naissance qu’à une nouvelle violence.
Les débats entre les deux déesses animaient souvent les cieux du monde. Lyséria déployait ses meilleures phrases, ses charmes et ses arguments, tandis qu’Athélis demeurait plus réservée, répondant avec calme sans jamais entrer dans le jeu enflammé de sa comparse.
« Une promesse vaut parce qu'elle peut être rompue. »
Tels furent les mots d’Athélis à l’issue d’un de leurs débats.
Plus les fidèles étaient nombreux, plus Lyséria éprouvait le besoin que chacun de leurs engagements soit clair, explicite et incontestable. Les médiateurs y voyaient une qualité ; Athélis y discernait déjà une inquiétude.
Pendant que Lyséria et Athélis renforçaient leur relation et leur couple divin. Le Parjure suivait sa philosophie. Un contrat n'est pas fait pour protéger les mots. Il est fait pour protéger les êtres. Il résolvait via ces talents nombres de problèmes.
Durant des siècles, le Hérault traversa les royaumes pour résoudre les conflits par les mots plutôt que par les armes. Il arbitra des successions, fonda des alliances, scella des unions entre peuples ennemis. Là où les souverains voyaient des guerres inévitables, il dessinait des accords capables de préserver la paix.
Puis vint la Guerre des Trois Couronnes.
Le conflit fut si meurtrier que Lyséria elle-même descendit des cieux afin d'imposer une table de négociation. Aux côtés de son Hérault, elle façonna ce qui devint l'œuvre la plus accomplie de son culte : un traité si parfait que les générations suivantes le considérèrent comme le plus grand chef-d'œuvre diplomatique jamais créé.
Chaque clause renforçait les autres. Les héritiers grandissaient ensemble. Les familles royales vivaient dans les royaumes voisins. Les économies devenaient interdépendantes. Les frontières perdaient peu à peu leur importance. Déclencher une guerre revenait désormais à condamner son propre peuple avant même de nuire à son ennemi.
Le traité semblait avoir vaincu la guerre elle-même.
Mais aucun chef-d'œuvre n'est exempt d'une fissure.
Afin que jamais un souverain ne puisse rompre le pacte sans en payer le prix, une dernière clause fut gravée sous le sceau de Lyséria. Si l'un des trois royaumes trahissait sa parole, il devrait restaurer l'équilibre par une compensation démographique ou productive équivalente durant trois générations.
Sur le papier, la clause était irréprochable. Elle rendait toute guerre irrationnelle. Aucun roi sain d'esprit n'accepterait un tel coût.
Mais le Hérault comprit ce que personne n'avait vu.
La sanction ne frappait pas le roi qui rompait sa parole.
Elle frappait son peuple.
Des générations entières naîtraient avec une dette qu'elles n'avaient jamais contractée. Si le royaume était incapable de fournir cette compensation, la clause exigerait des purges, des exils ou des famines organisées afin de rétablir l'équilibre promis par le traité. La paix des trois royaumes reposerait alors sur le sacrifice silencieux d'innocents.
Quelques siècles plus tard, le Parjure visita les terres des trois royaumes.
Et il y vit un peuple d’humains aux connexions étranges avec l’Océan Primordial, sacrifié sous le poids de dettes invisibles. Il vit leurs récoltes brûlées sur l’autel de l’accord, leurs enfants condamnés avant même leur premier souffle parce que le contrat en avait décidé ainsi.
Et ce spectacle, malgré la paix qui durait depuis plusieurs siècles, le dégoûta.
Alors il en appela à sa déesse. Il l’implora de renégocier le pacte, d’en revoir les règles, d’accorder du temps aux peuples qu’il avait juré de protéger.
Mais ses appels restèrent muets.
Trois décennies s’écoulèrent, et nul changement ne vint.
Alors le premier Héraut se rendit sur l’estrade où était exposé le contrat sacré, celui qui portait le sceau divin de sa déesse. Gardé par ses champions et consulté par les trois seigneurs, il représentait depuis des siècles le symbole de la paix éternelle.
À la date anniversaire de sa signature, le Parjure gagna son titre.
Devant tous : ses frères prêtres, les champions de Lyséria, les seigneurs des trois royaumes et les peuples innocents qu’il avait tenté de défendre, il saisit le contrat.
Il le leva au-dessus de sa tête.
Puis, d’un geste bref, il le déchira.
Et avec lui, il rompit le sceau sacré de Lyséria.
Le ciel se noircit soudain.
Et pour la première fois depuis la bénédiction de ce pacte, la déesse des accords redescendit sur terre.
« Pourquoi, mon ami, as-tu rompu ce pacte ? »
Sa voix fit trembler les trois royaumes entiers.
Mais le Parjure ne détourna pas le regard.
« Parce que, ma déesse, ce pacte est injuste. Parce qu’il tue des milliers d’innocents. »
« Pour en sauver des millions. »
Seul le silence lui répondit.
Un silence froid. Glacial.
Et dans cet instant, les paroles d’Athélis lui revinrent à l’esprit.
« Une promesse vaut parce qu'elle peut être rompue. »
Alors Lyséria posa sa main divine sur l’épaule de son premier fidèle.
« Je te pardonne, mon ami. »
Puis, en ôtant sa main, elle retira l’étincelle d’immortalité qu’elle avait placée en lui des éons plus tôt.
Le Parjure, une larme aux yeux, commença à flétrir tandis que la course trop longtemps figée de la trotteuse rattrapait enfin son corps.
Les années suspendues le frappèrent en un instant.
Son visage vieillit.
Son souffle ralentit.
Et celui qui avait traversé les âges pour porter la parole de sa déesse retrouva enfin la mortalité qu’il avait abandonnée.
« En vertu de notre amitié, je ne rétablirai pas cet accord, notre plus grand chef-d’œuvre. Je laisserai simplement une chance à ceux que tu tenais tant à cœur de sauver. »
Elle agita la main.
Aussitôt, des milliers de personnes disparurent.
Elles furent emportées dans un monde inversé, semblable en tous points au monde réel, mais désormais étranger, silencieux et différent.
Ainsi naquirent les Fetchlings.
Après cela, Lyséria disparut.
Pendant des siècles, elle ignora toutes les prières qui lui furent adressées.
Jusqu’au jour où une unique conclusion s’imposa à son esprit.
Le problème était la liberté.
C’était la liberté qui rendait les êtres capables de rompre les meilleurs accords.
La liberté de choisir.
La liberté de mal choisir.
Et peut-être même… la liberté de trahir.
Les siècles passèrent, et Lyséria ne descendit plus jamais dans le monde des mortels.
Elle avait compris que les dieux ne pouvaient être les gardiens éternels des peuples. Leur présence créait une dépendance, une attente, une foi qui cherchait une réponse plutôt qu’une responsabilité. Alors elle choisit une autre voie. Elle ne guiderait plus les rois par sa voix, ni les peuples par sa main. Elle guiderait leurs choix par les mots qu’ils inscriraient eux-mêmes.
Ainsi naquirent les Grands Accords.
Des contrats si complexes, si précis et si vastes qu’aucune trahison, aucun conflit, aucune guerre ne pouvait plus les contourner. Les royaumes signèrent des pactes commerciaux qui rendaient la famine impossible. Les nations jurèrent des alliances qui rendaient les guerres irrationnelles. Les peuples abandonnèrent peu à peu leurs haines, leurs ambitions et leurs rancunes, car chaque action possédait une conséquence prévue, chaque choix un équilibre déjà calculé.
Le monde devint plus juste.
Plus sûr.
Plus stable.
Mais il devint aussi plus silencieux.
Car dans cette paix parfaite, les hommes découvrirent qu’il n’existait plus de véritables surprises. Les promesses n’étaient plus des actes de confiance, mais des certitudes. Les mariages n’étaient plus des risques pris par amour, mais des unions équilibrées par des clauses invisibles. Les marchands ne faisaient plus de paris, les artistes ne cherchaient plus à choquer, les inventeurs ne poursuivaient plus l’impossible. Tout était prévu. Tout était pesé. Tout était équilibré.
Et pourtant, Lyséria ne voyait pas une prison.
Elle voyait une délivrance.
Car elle se souvenait du Parjure. Elle se souvenait des enfants condamnés par une erreur de quelques souverains, des innocents sacrifiés au nom d’un accord qu’ils n’avaient jamais signé. Elle se souvenait que la liberté avait offert aux mortels le droit de choisir… mais aussi celui de détruire.
Alors elle fit ce que peu de dieux osèrent faire.
Elle accepta d’être haïe par certains pour que tous les autres puissent vivre en paix.
Pour la majorité des croyants, Lyséria demeura la Maîtresse des Mots, la Protectrice du Commerce et Celle qui unit les peuples par la confiance. Mais dans les cercles les plus anciens de son culte, ceux qui connaissaient les vérités cachées derrière ses enseignements, un autre titre était murmuré.
Lyséria, Déesse des Contrats.
Lyséria, Gardienne de l’Équilibre.
Celle qui avait voulu offrir aux mortels la paix éternelle.
Et qui, pour cela, avait lentement retiré aux mortels la possibilité de changer.