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Updated 21 days ago
Ha ha ha ha !
Lorsqu'un rire puissant fit vibrer les toiles de l'existence, il y a plusieurs éons, il annonça la naissance d'un être mystérieux, fluide et changeant.
Ainsi, dans les bras d'un être infini, naquit Azélios, un jeune dieu au rire enthousiaste, à l'âme libre et au cœur vaste. Le Rêve sous les mondes relâcha alors l'enfant, et sur le sol atterrit un limier façonné d'étoiles.
Azélios commença à explorer le monde, changeant sans cesse de forme. À cette époque, les plans n'étaient pas encore totalement séparés, et la terre des mortels, Elanthar, était encore le théâtre des affrontements entre des divinités bien supérieures.
Tantôt il arborait les traits d'un vieil elfe aux cheveux grisonnants ; tantôt ceux d'un fringant centaure défiant des inconnus à la moindre occasion ; parfois encore, il préférait l'apparence d'un chien à la gueule riante, guidant quelques âmes égarées vers un havre de repos.
Très tôt dans son existence, il se prit de fascination pour les mortels et les esprits. Leur capacité à échouer, à recommencer, à tomber sans jamais renoncer... à tout risquer pour atteindre leurs rêves.
Une légende, entre toutes, le marqua.
Espera était une mortelle qui avait osé insulter Ereshkigal, allant jusqu'à se moquer de la mort elle-même. Alors la maîtresse de l'Irkalla la maudit, lui interdisant à jamais de connaître la mort.
Au début, Espera prit cela pour une bénédiction.
Puis le temps fit son œuvre.
Les années devinrent des décennies. Les décennies, des siècles. Les rides ne vinrent jamais, mais les cicatrices, elles, s'accumulèrent. Ses amants moururent. Puis ses enfants. Puis les enfants de ses enfants. Ses amis furent emportés les uns après les autres par la course implacable de la grande trotteuse. Et elle demeura seule, condamnée à voir le monde continuer sans elle.
Alors, un soir où elle se lamentait, Azélios prit l'apparence d'une étoile d'un bleu azuré. Une étoile dont l'éclat et la beauté n'auraient jamais d'égaux.
Lorsque l'immortelle releva son regard noyé de larmes, elle croisa la route de cette lumière.
Et quelque chose, dans son cœur, changea.
Elle se releva.
Puis elle marcha.
Longtemps.
Toujours dans la direction de cette étoile. Elle traversa les déserts les plus arides du monde, la gorge si sèche et si serrée qu'elle n'aurait pu prononcer le moindre mot.
Un matin pourtant, elle découvrit une épée soigneusement plantée dans la terre.
Et, devant elle, un démon d'une taille démesurée.
Elle saisit la lame.
La bataille fut longue. Rude. Atroce. Le sable fut abreuvé de sang, et la victoire lui coûta un bras.
Ainsi commença une autre légende.
Celle de Sainte Espera, première paladine du Seigneur des Détours ; femme immortelle dont le seul souhait était de mourir.
Les siècles passèrent.
Elle protégea la veuve et l'enfant. Pourchassa les brigands. Escorta les voyageurs. Alluma l'espoir jusque dans les brumes les plus épaisses. Là où tous voyaient une condamnation, elle choisissait encore de tendre la main.
Puis, un soir, l'étoile de saphir réapparut.
Un seul mot fut soufflé à l'oreille de la Lanterne des Âmes.
La sainte tomba à genoux.
Un sourire naquit sur ses lèvres tandis qu'au milieu d'un bois où les étoiles baignaient les arbres d'une lumière chaleureuse, elle poussa enfin son dernier souffle.
Lorsqu'elle se présenta devant le trône d'Ereshkigal, elle y trouva la mère de l'Au-delà, qui se contenta de lui adresser un sourire.
Puis un rire éclatant résonna dans toutes les terres d'Irkalla.
Un homme au manteau d'étoiles, à la peau sombre et au rire communicatif s'avança derrière le trône.
« Eh bien, ma fidèle... Quel long détour tu as pris pour nous rejoindre. J'espère que ton cœur est plus léger, désormais. »
Alors qu’il somnolait dans ce qui deviendrait bien plus tard la Mer des Esprits, plusieurs grands esprits vinrent le voir. Un immense serpent aux écailles couvertes de mousse ancienne, un lion à la crinière de flammes intenses, et une gigantesque raie dont les nageoires semblaient translucides comme le verre des cieux oubliés, se dressèrent autour de lui.
Ils lui parlèrent comme parlent les forces anciennes, sans détour ni menace, mais avec cette évidence qui ne souffre pas la contradiction.
Ils dirent qu’ils avaient vu les flux se déchirer depuis des âges sans nombre, que les esprits erraient sans loi ni guide, que les chemins se perdaient dans leurs propres boucles, et qu’il fallait une main pour unir ce qui se dispersait sans cesse.
Alors ils le regardèrent, lui qui s’était endormi au cœur même de leur domaine, et ils lui proposèrent la seule chose qu’ils savaient offrir à ce qui dépasse leur ordre : une couronne.
Azélios ouvrit un œil, puis un rire léger vint troubler le silence de la Mer des Esprits, comme si la demande elle-même était une vieille histoire qu’il aurait déjà entendue ailleurs, sous d’autres formes.
Il se redressa lentement, observa les courants invisibles qui reliaient toutes choses sans jamais les fixer, puis répondit qu’il ne régnait sur rien, qu’il ne retenait rien, et que ceux qui cherchent des rois ne trouvent que des murs là où il n’existe que des passages.
Le lion gronda qu’il refusait donc, le serpent siffla que nul ne peut se tenir hors des lois du courant sans en devenir l’ennemi, et la raie demeura silencieuse, comme si elle attendait de voir quelle forme prendrait la réponse avant même qu’elle soit donnée.
Alors Azélios rit, et ce rire fit onduler la Mer des Esprits comme si elle venait de se souvenir qu’elle était vivante. Et il leur proposa un défi, simple dans ses mots mais infini dans ce qu’il ouvrait : s’ils parvenaient à l’attraper, alors il accepterait leur couronne, mais s’ils échouaient, ils devraient simplement continuer à le suivre sans jamais pouvoir dire où commence la fin de sa route.
Les trois grands esprits acceptèrent.
Ainsi commença la course des esprits, et elle ne fut ni rapide ni lente, car elle ne suivait pas le temps des mortels, mais celui des détours. Le limier céleste ne fuyait pas, il avançait, et chaque pas qu’il posait transformait la Mer des Esprits en quelque chose de plus vaste encore, comme si les chemins eux-mêmes décidaient de se multiplier pour mieux lui répondre.
Le serpent ouvrait les passages, le lion traversait les tempêtes sans jamais ralentir, brûlant les illusions qui tentaient de les perdre, et la raie glissait dans les couches profondes où même le temps hésite à respirer, mais jamais ils ne trouvaient la fin.
Ils traversèrent des zones où les esprits naissent sans mémoire, des lieux où les noms s’effacent avant même d’être prononcés, des régions où les pensées deviennent des courants si denses qu’elles se confondent avec la matière du monde, et pourtant Azélios restait toujours un pas plus loin.
Jusqu’à ce que, la Mer des Esprits cesse de s’ouvrir devant eux. Non par piège, ni par fin, mais comme si le voyage lui-même avait trouvé son point de retour. Le dieu s’arrêta alors, et pour la première fois depuis le début de leur poursuite, il se retourna complètement vers eux, et ils étaient là, les trois grands esprits.
Le serpent dit qu’ils l’avaient suivi jusqu’au bout des voies, le lion ajouta qu’il n’y avait plus de détour possible, et la raie demeura immobile comme si même les profondeurs avaient fini par accepter cette fin.
Le rieur resta silencieux un long moment, puis il sourit comme quelqu’un qui reconnaît une évidence ancienne, et déclara simplement qu’ils l’avaient attrapé.
Ainsi, sans chaîne ni serment forcé, ils posèrent la couronne sur celui qui ne l’avait jamais demandée, et c’est ainsi que naquit ce que les Zambari nomment encore aujourd’hui le Roi des Esprits, non parce qu’il domine les courants, mais parce qu’il est le seul à avoir accepté d’être suivi jusqu’au bout du chemin.
Et l’on dit encore que dans la Mer des Esprits, il continue de marcher, non devant ni derrière, mais toujours un peu plus loin que ceux qui pensent l’avoir atteint.
Azélios est aussi nommé le Danseur des Cieux, car nul ne peut dire s’il poursuit ou s’il est poursuivi lorsqu’il traverse les hauteurs du monde.
On raconte que, par un soir où le limier céleste courait entre les étoiles hivernales, un papillon fait de poussière de rêve vint se poser sur son museau.
Alors il s’arrêta.
Et le ciel, surpris de ne plus être traversé, suspendit lui aussi son mouvement.
Devant lui ne se tenait plus une simple forme, mais Somnéra, déesse du Sommeil et des Arts, aux yeux d’améthyste et au silence habité de musique.
Azélios fit un pas.
Elle recula.
Alors il recula.
Et elle avança.
Ainsi commença une valse sans musique, où chaque geste créait son propre rythme, et où chaque silence dessinait une étoile nouvelle.
Pendant ce temps, les cieux apprirent à tourner autrement.
Les constellations changèrent de place pour mieux suivre leurs pas.
Les nuits devinrent plus longues, puis plus douces.
Et les mortels commencèrent à rêver sans comprendre pourquoi.
Nul ne sait combien de temps dura cette danse.
Car le temps lui-même hésitait à s’en approcher.
Jusqu’au jour où la course et le repos cessèrent de se distinguer.
Dans les terres des Zambari, sous un arbre ancien dont les racines touchent les songes, un rire éclata.
Un homme y était assis, épuisé de ne jamais s’arrêter.
Une femme y dormait, éveillée dans ses propres rêves.
Et lorsque leurs regards se trouvèrent, ni l’un ni l’autre ne sut dire qui avait enfin atteint l’autre.
Alors ils s’enlacèrent.
Et dans cet instant qui dura autant qu’un monde, autant qu’un souffle, autant qu’une absence de souffle, naquirent les Oneiros, enfants du Rêve, dieux des songes et des chemins intérieurs.
On raconte que les Danses d’Azélios et de Somnéra ne furent jamais des unions fixes, mais des croisements de mondes.
Car lorsqu’Azélios approchait Somnéra, le monde s’accélérait jusqu’à perdre ses repères. Les chemins devenaient trop nombreux pour être suivis, et les destins se mettaient à bifurquer sans raison apparente.
Mais lorsque Somnéra approchait Azélios, tout ralentissait. Les pensées s’épaississaient, les gestes devenaient lourds, et même les étoiles semblaient hésiter à briller trop fort.
Ainsi, leur amour n’était pas une rencontre, mais un équilibre instable entre l’élan et le repos.
Certains soirs, ils dansaient sans jamais se toucher.
Azélios traçait des chemins dans le ciel, et Somnéra les effaçait dans les rêves des mondes.
D’autres nuits, ils se frôlaient à peine, et ce simple contact suffisait à faire naître des civilisations entières, ou à en effacer d’autres comme un souvenir mal réveillé.
Et nul ne sait combien de ces danses ont eu lieu.
Car chaque danse est encore en train de se produire quelque part.
Un jour, pourtant, la danse changea.
Azélios ne fuyait plus Somnéra, et Somnéra ne reculait plus devant lui.
Pour la première fois, leurs pas trouvèrent un rythme commun.
On dit que ce ne fut pas un hasard, mais une nécessité née dans les interstices de leurs mouvements.
Car entre le rêve et le détour, quelque chose cherchait une forme plus stable.
Ils marchèrent ensemble, sans se poursuivre, sans s’échapper.
Et ce simple fait troubla les lois mêmes du mouvement et du sommeil.
Dans cet instant suspendu, les routes cessèrent de se multiplier.
Les rêves cessèrent de se disperser.
Et les mots commencèrent à avoir un poids.
Alors naquit Lyséria.
Non pas comme une enfant, mais comme un accord.
La première voix qui dit : “je te crois”.
La première main tendue sans peur d’être trahie.
La première promesse qui pouvait survivre au temps sans se dissoudre dans les détours ni s’endormir dans les songes.
Et dès qu’elle ouvrit les yeux, le monde découvrit qu’il pouvait faire confiance à ses propres règles.
On dit que Lyséria fut élevée en deux mouvements.
Un siècle aux côtés d’Azélios, à parcourir la Mer des Esprits et les chemins sans fin, apprenant que toute route n’a de sens que si l’on peut en sortir.
Un siècle auprès de Somnéra et des Oneiros, à écouter les rêves des mondes et à comprendre que toute vérité dépend de celui qui la rêve.
Puis un jour, sans rupture ni colère, elle quitta le foyer divin.
Car un contrat, même entre dieux, ne peut être éternel sans devenir une cage.
Et ainsi commença l’ère des accords, des pactes, et des paroles qui engagent.
Et ce fut la fin du mythe d’Azélios tel qu’il était raconté jusque-là…
…et le commencement du mythe de Lyséria.