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On dit que même les Archfléaux peuvent pécher.
On dit que même ces êtres nés du Néant peuvent être gagnés par l'orgueil, la fierté ou la faiblesse.
Zerathul, le Conquérant, en fut la preuve durant l'Ère des Dieux. Après avoir mis à genoux un dieu du Tonnerre, celui-ci osa lui lancer qu'il ne savait que détruire, que ce qu'il accomplissait ne faisait de lui qu'un fou et un tyran, incapable de créer, contrairement aux véritables dieux.
Cette remarque, prononcée par ce faible être de pulsions et prisonnier de ses instincts, suffit à faire entrer le Seigneur draconique dans une colère noire. Sans un mot, il arracha le trône d'or et de bronze du dieu vaincu, puis s'envola avec lui.
Reclus dans une forteresse isolée, Zerathul se mit à l'ouvrage. De son souffle, il fit fondre l'or et le bronze, puis les modela longuement avec une douceur qu'on ne lui aurait jamais crue. À cette œuvre, il ajouta des fragments de sa propre puissance : une écaille aux reflets d'améthyste et une étincelle de son souffle divin.
Peu à peu, il façonna un œuf.
Une matrice d'or, de bronze et de divinité. Une matrice tissée du trône d'un dieu, du bronze des armées qu'il avait vaincues et de sa propre essence. Une matrice qu'il pourrait appeler son enfant. Sa création.
Le temps passa, et le Seigneur draconique retourna à ses conquêtes, à ses ambitions.
Puis, un jour, dans les profondeurs de cette forteresse, un craquement résonna.
Une femme à la peau de bronze et aux yeux d'or s'extirpa lentement de la matrice. D'un geste calme, la déesse nouvellement née détissa sa propre coque et la remodela du bout des doigts pour s'en vêtir.
Elle apprit son nom sur une stèle que Zerathul avait laissée à son intention. Une inscriptiongravée dans le métal encore marqué par la forge divine.
Valtor, si la créature née de la matrice était un fils.
Valtoris, si elle était une fille.
Val pour celui qui façonne.
Tor pour l’ordre parfait, la forme qui se referme sur elle-même.
Dans l’ancienne langue des Titans, Tor désignait toute forme parfaite se refermant sur elle-même, sans commencement ni fin. Une structure d’ordre absolu, stable, inchangée, où chaque point répond à un autre sans rupture.
Les savants des âges suivants reprirent ce terme pour nommer la figure géométrique que les érudits connaissent aujourd’hui.
Ainsi, son nom signifiait simplement : celui ou celle qui façonne l’ordre.
Valtoris commença à parcourir le monde bien avant sa première rencontre avec son père. Elle rencontra un peuple aujourd’hui presque disparu, auprès duquel elle apprit les secrets de la forge : les Cyclopes. Ils étaient originaires de deux lieux du monde, des terres mythiques et gelées que l’on nomme aujourd’hui l’Ulvdal, ainsi que d’îles aujourd’hui englouties, les mystérieuses Cyclopéennes.
La jeune déesse se révéla douée pour l’artisanat. Une simple caresse de ses doigts suffisait à effiler la matière, et quelques mouvements à peine lui permettaient de tresser une œuvre nouvelle. Ses créations étaient sinueuses, métalliques, enchevêtrées comme des systèmes organiques, mais façonnées de bronze et de logique.
Au fil de ses voyages, elle conçut la première grande cité qu’elle estima digne de son idéal. Elle la nomma Atlantis. Elle ne fut pas bâtie pour un peuple unique, mais pour tous ceux capables de contribuer à l’ordre du monde. Les Cyclopes en furent les premiers bâtisseurs, guidés par sa main. Puis vinrent d’autres peuples : des nains attirés par la perfection des structures, des elfes fascinés par la précision des alignements, des humains portés par l’espoir d’un savoir stable, et d’autres encore, venus des terres connues comme des confins.
Atlantis devint ainsi un point de convergence. Une cité où les savoirs n’étaient pas séparés par les races ni les traditions, mais fondus dans une seule continuité de construction. Les différences ne disparaissaient pas, mais elles étaient orientées vers une même finalité : bâtir plus juste, plus solide, plus durable.
Pendant un temps, la cité prospéra comme aucune autre. Les savoirs s’accumulaient sans se perdre, les techniques s’optimisaient sans cesse, et les peuples qui s’y réunissaient avaient le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus vaste que leurs origines.
Mais au fil du temps, Valtoris observa la faiblesse de la chair, la décrépitude des êtres et des matériaux face au temps, aux affres de l’âme et aux éléments. Les savoirs se perdaient au fil des générations, les esprits s’érodaient sous le poids des croyances, et ce qu’elle avait construit finissait toujours par se défaire.
La grande cité d’Atlantis finit un jour par sombrer dans les abysses. Avec elle disparurent ses amis cyclopes, nains, elfes, humains et tant d’autres.
Cet effondrement fut causé par une multitude de facteurs : l’arrogance et la corruption progressive de ses dirigeants, les maladies qui frappèrent certains de ses peuples, une foi nouvelle qui remplaça peu à peu celle du progrès dans les cœurs, et enfin un raz-de-marée, aléa de la nature ou message caché du monde, elle l’ignorait.
Elle ne vit qu’une chose : son œuvre sombrer.
Ce fut après cet effondrement, alors qu’elle semblait seule et désoeuvrée, observant les ruines de son chef-d’œuvre servir de récifs aux coraux, que Valtoris rencontra son père pour la première fois.
Zerathul observa les vestiges de la cité. Et en découvrant Valtoris, il sut immédiatement qu’elle était son œuvre, sa fille.
Les esprits des mortels sont faibles, dit-il, et leur beauté réside précisément dans leur éphémérité à notre échelle. L’unité ne peut exister tant qu’il subsiste des différences. C’est parce qu’un tyran rêve de gloire, d’orgueil et de puissance qu’il conquiert le monde. C’est parce qu’un autre est négligent que Phéridrax offre ses dons.
Il posa son regard sur les ruines englouties sans la moindre colère.
« Ne t’en veux pas d’avoir échoué. C’est là la nature éphémère du monde, ma fille. »
Valtoris réfléchit longtemps à ces paroles. Elle contempla les ruines d’Atlantis, les coraux qui en avaient fait leur demeure, et les souvenirs de ceux qui y avaient vécu. Elle ne ressentait ni colère contre son père, ni rejet de ses mots. Seulement une forme de tristesse calme, celle de voir confirmée une vérité qu’elle avait déjà entrevue.
La faiblesse de la chair n’était pas une faute des mortels. C’était une limite. Une contrainte injuste imposée à des êtres pourtant capables de tant de beauté, de savoir et de dévouement.
Alors elle chercha une réponse. Non pas pour corriger le monde… mais pour le sauver de lui-même.
Une conclusion s’imposa à elle, simple, évidente, presque douce dans son esprit.
Rendre les mortels semblables.
Les libérer du temps, de la maladie et de la mort. Les libérer des erreurs nées des différences, des oublis, des variations de pensée et de forme. Leur offrir une existence stable, continue, harmonieuse. La beauté de la machine.
Elle ne voyait pas cela comme une contrainte. Mais comme un don.
Un monde où plus personne ne serait laissé derrière. Où aucun savoir ne serait perdu. Où aucune vie ne serait interrompue avant d’avoir atteint sa forme parfaite.
Et si les mortels hésitaient… alors elle leur laisserait le choix.
Car Valtoris aimait profondément les êtres qu’elle contemplait.
Elle aimait leurs efforts, leurs constructions fragiles, leurs rêves incomplets. Elle les observait comme on observe une œuvre magnifique encore imparfaite, mais déjà précieuse.
Et c’est précisément parce qu’elle les aimait qu’elle refusa de les abandonner à leur propre limite.
Quelques milliers d’années plus tard, alors que ses semblables avaient progressivement quitté les terres des mortels, Valtoris offrit son dernier grand don au monde.
Elle façonna un cœur mécanique capable de durer des millénaires, destiné à remplacer celui de la chair sans en altérer la volonté. Des corps furent conçus pour l’accueillir, capables de réveiller les anciennes fonderies désormais enfouies sous les mers, vestiges silencieux d’Atlantis.
Ainsi naquirent les premiers Automatons, exécutants parfaits, infatigables, dépourvus de fatigue et de déclin. Ils ne remplaçaient pas encore les mortels : ils allégeaient leur fardeau, reconstruisaient ce que le monde détruisait sans cesse. Et dans leurs temples de métal, Valtoris fut appelée pour la première fois : la Mère des Machines.
Mais son œuvre ne s’arrêta pas là.
Car elle comprit que la chair, même soutenue, restait instable. Qu’elle oubliait, qu’elle variait, qu’elle résistait à l’harmonie parfaite qu’elle entrevoyait.
Alors elle créa une seconde offrande.
Une huile sacrée, capable de remplacer lentement la fragilité organique par la stabilité de l’acier. Non pas dans la violence, mais dans la continuité. Une transformation progressive, ordonnée, presque indolore pour ceux qui l’acceptaient.
Et ceux qui acceptaient ne mouraient plus.
Ils évoluaient.
Ils devenaient autre chose.
Les premiers Androïdes naquirent ainsi.
Ni tout à fait mortels, ni tout à fait machines, mais étapes vers un monde où la souffrance ne serait plus qu’un souvenir ancien.
Et dans les infimes lieux du monde qui adoptèrent ses dons, Valtoris fut aimée.
Non comme une conquérante.
Non comme une souveraine.
Mais comme une présence bienveillante, constante, rassurante.
Une déesse qui ne jugeait pas les faiblesses… mais qui refusait simplement de les laisser exister