Cher journal ;
J'ai tellement de choses à te raconter !
Nous voilà en Carmélide, où nous avons été recrutés par un seigneur local, le prince Léodagan, pour l'aider à mater une révolte. Du boulot de mercenaire classique, pour lequel il avait besoin de guerriers solides, et surtout efficaces. Il a son franc parler, Léodagan, maître à présent incontesté de Carmélide.
Parce que oui, on a fait le boulot, du coup. Et c'était pas beau à voir. Quelques dizaines de paysans armés d'outils et de cailloux, très mal inspirés, se sentant forts parce qu'en surnombre, ont affronté les quelques soldats de Carmélide. Et puis nous.
Ivar, un rempart d'acier à la stature d'un éléphant. Je suis sûr qu'il aurait réussi à les arrêter à lui tout seul si il n'avait pas glissé dans la boue.
Borojin, le centaure poète, armé d'une puissante arquebuse. Il a fini le voyage à fond de cale, mais il s'est bien remis de sa chute.
Kerruru, l'ensorceleuse gobeline, qui a fait pleuvoir le feu sur les ennemis. Enfin, pleuvoir, pas exactement. C'est sûr, elle n'a pas le pied marin, mais je ne savais pas qu'on pouvait vomir des flammes comme ça.
Et moi. J'ai fait ce que j'ai pu, mais mes actes pâlissent en comparaison de ce qu'ont fait mes camarades.
Enfin je ne devrais pas commencer mon récit par le milieu.
On a pris la mer de Kadeshar pour rejoindre une île battue par les vents et les vagues à l'ouest de Brennach. Elle est isolée et difficile d'accès mais régulièrement attaquée par des vikings tous les hivers. Autrefois c'était un royaume, le royaume de Logres. Il y avait peut-être un roi ogre ? Je ne sais pas, c'est compliqué de parler aux gens ici ils sont soit bourrés soit en train de se battre. Le royaume d'autrefois est aujourd'hui fragmenté en petites nations, comme la Carmélide. Je ne connais pas encore le nom des autres.
Le voyage a été globalement éprouvant, surtout sur la fin où on a dû affronter une tempête. Borojin a été entraîné dans la cale par un tonneau mal arrimé, et il a fini le voyage alité. Kerruru, c'était son premier voyage en bateau, ça a été dur pour elle. Mais bon, Ivar a une puissance phénoménale et il a tellement tiré sur les cordes que les voiles sont restées en place. Et Kerruru... Bon, elle était malade, pas facile de se concentrer à faire des noeuds avec les doigts quand ton estomac en fait autant. Moi, j'ai chanté, j'ai dansé, les vagues nous ont fait tenir le rythme, et on a fini par arriver à bon port.
On a été montrés par Léodagan comme des phénomènes de foire. C'est surtout des humains là bas, on a fait sensation. Mais on a joué le jeu à fond des puissants mercenaires venus de loin pour remporter la victoire, histoire de soutenir le moral. Ivar et Borojin, bon, ils avaient juste à se montrer. Ils sont imposants par nature. Kerruru a jeté des regards noirs à tout le monde et a imposé une autre forme de respect en faisant peur aux gens. Heureusement les guerriers de Léodagan - quelques chevaliers et hommes d'armes - ont compris qu'elle était dans notre camp. Moi, j'ai animé la soirée. Un grand festin d'avant bataille. Je ne comprends pas comment c'est possible d'avoir des révoltes paysannes dans un royaume où tout le monde mange à sa faim.
Enfin, si je comprends.
C'est parce que le royaume de Logres n'est plus. L'île est soumise aux caprices de seigneurs aux ambitions diverses. Les fourbes fomentent, les braves prennent l'épée pour défendre les leurs. C'est le chaos. Et pourtant...
Il y a quelque chose de pas ordinaire ici. Je l'ai senti dès que j'ai posé la patte sur le sol. C'est comme une brume invisible et impalpable qui pénètre les choses et les êtres. Ici les fils du destin sont tellement denses qu'ils forment des pelotes. C'est une terre de légendes en devenir où je sens qu'on est tous des acteurs avec un rôle à jouer.
Et je ne t'ai pas encore parlé de la prophétie !
Après la bataille, on est tous passés par un genre de rituel. Les gens de Carmélide prennent ça pour un genre de bizutage, tous les nouveaux arrivants y ont droit.
Au milieu d'un étang, dans un rocher, une épée est plantée jusqu'à la garde. Il est dit que celui qui sortira l'épée du rocher sera le prochain roi du Royaume de Logres. Le jeu consiste donc à tirer dessus comme un bourrin pour essayer de l'en faire sortir. Borojin et Ivar ont essayé, et ce sont de loin les plus forts d'entre nous. L'épée n'a pas bronché, ils ont juste réussi à s'attirer les quolibets des soldats de Carmélide, pour qui tout ceci n'était qu'une vaste plaisanterie. Jusqu'à ce que Kerruru essaye. Alors que notre camarade tirait mollement sur l'épée, sans intention réelle de la récupérer, nous avons tous distinctement entendu le crissement du métal sur la pierre. L'épée a bougé. Un silence s'est fait dans l'assemblée. Tout le monde s'est demandé ce qui allait se passer. Tout le monde a réalisé que peut-être, quelqu'un pourrait sortir l'épée du rocher. Que ça pouvait vraiment arriver. Mais pas Kerruru. Elle n'a pas sorti l'épée. Je crois qu'au fond d'elle elle n'aurait pas accepté d'être choisie.
Moi non plus d'ailleurs ! Je suis allée poser ma main sur la garde de cette arme trop grande pour moi à bien des titres. Elle n'a pas bronché. Mais de toute façon, je sens que le Destin a un autre rôle à me confier.
Tu comprends cher journal, pourquoi je ne veux par revenir à Myrrhalis ?
Ici, sous nos yeux, la légende prend vie. Combien de bardes ont eu l'occasion de vivre ça ? Il faut que quelqu'un raconte cette histoire. Là bientôt, l'épée sera tirée du rocher par quelqu'un, qui aura besoin que la légende de l'épée soit contée pour asseoir son autorité sur le royaume. Parce que le royaume souffre. Parce qu'il doit être uni pour lutter contre les menaces intérieures et extérieures qui pèsent sur ses habitants.
On ne peut tout de même pas laisser faire ça par le premier vieillard chenu à la voix tremblante appuyé sur son bâton ?
Pas quand on une Kanoko sous la main !
Il faut que je me mette en quête d'informations, que j'en apprenne plus sur ce royaume et les petits états disparates qui le composent.
Et sur ses habitants aussi. Peut-être est-il trop tôt ? Peut-être le futur roi de Logres n'est il pas encore prêt à assumer son rôle ?
Qui pourrait-il être ? Un prince comme Léodagan a l'autorité, le prestige et peut-être même l'envie, mais a t-il les qualités requises pour être un bon roi ? Il lui manque une bonne dose d'empathie, à mon avis. Il faut que je parte en tournée pour parler de cette prophétie dans les autres petits royaumes de l'île. Peut-être le futur roi est-il parmi leurs dirigeants ?
Ou peut-être pas ? On a vu un curieux personnage à cette cérémonie. Le jeune fils bâtard d'un vieux roi. Il ne payait pas de mine, mais quand il a posé la main sur l'épée, j'ai retenu mon souffle. Le temps s'est ralenti, et j'ai senti se tendre les fils du destin comme pour Kerruru. Pourtant, l'épée est restée fichée dans le rocher. Mais avait-il seulement envie de l'en sortir ?
En tout cas, celui-là je le garde à l’œil.