
Je n’ai jamais prononcé le nom du père. Ce n’était pas par romantisme, ni par protection excessive. C’était une précaution. Les vérités, dans les bonnes mains, deviennent des armes. Et certaines armes ne devraient jamais être trouvées.
Je suis entrée au service de la maison Noir Jais.
Un autre nom, une autre cour, d’autres règles… mais les mêmes dynamiques, à y regarder de près. Les puissants ont tous leurs façons de sourire en attendant de voir qui tombera le premier.
Là-bas, je suis devenue nourrice.
Oui. Nourrice.
Il y a une certaine ironie à cela, je vous l’accorde. Une femme qui a passé sa vie à apprendre à retirer celle des autres, chargée soudain de préserver les débuts de vies nouvelles. J’ai appris à bercer plutôt qu’à observer, à apaiser plutôt qu’à calculer.
La maison Noir Jais venait d’accueillir une enfant. Et moi… j’ai accueilli la mienne dans le même souffle.
Elrinnys de Noir Jais. C’est elle que j’ai nourrie, portée et élevée, aux côtés de ma propre fille, dans les mêmes murs, au même rythme, avec la même attention. Deux enfants grandissant ensemble sous ma surveillance constante, liées par une proximité que les mots formels décrivent mal.
On appelle cela “sœurs de lait”. C’est une expression pratique. Elle évite d’avoir à expliquer la nature réelle de certains liens, qui se construisent moins par le sang que par le quotidien partagé.
Ma fille, dont le nom reste encore libre d’être défini ailleurs, a grandi elle aussi dans ce cadre.
Aujourd’hui, elle mène sa propre vie. Autonome. Libre. Et, je dois le reconnaître, parfaitement capable de se passer de moi.
Elrinnys, quant à elle, a choisi une voie plus mouvementée.
Elle est devenue aventurière.
Et moi… je l’accompagne.
Pas par devoir. Ce temps-là appartient à une autre époque. Pas par contrainte non plus. Disons plutôt que, dans un monde où tout évolue, certaines présences deviennent des points d’ancrage.